Hacı Bektaş Veli et l’ordre Bektaşi

Haci Bektas Veli est la plupart du temps représenté serrant des animaux sauvages sur son coeur, signe de la bonté universelle, ainsi que de sa communion avec la nature.

Haci Bektas Veli, saint homme et mystique philosophe est le fondateur éponyme de la confrérie des Bektachis .


Selon l’UNESCO, Haci Bektas Veli, fait preuve d’une modernité précoce : avec les mots du XIIIème siècle, Haci Bektas Veli véhicule des idées qui 8 siècles plus tard coïncident avec la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).
Le semah, cérémonie religieuse des alevi bektachi, est classé au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

Hacı Bektaş Velî et l’ordre Bektaşi

Entre le XIIe et le XIVe siècle, la civilisation turque s’est particulièrement développée dans la région de Kırşehir. Cette cité a donné le jour à des hommes exceptionnellement doués comme Hacı Bektaş, fondateur de la secte du Bektaşi; Aşık Paşa (1272-1333), poète et philosophe fameux, auteur du Garipnâme; Gülşehri qui traduisit en vers le Mantiku’t-Tayr; Ahi Evren, patron des commerçants; et les artistes Caca Bey qui fit la conquête d’Izmir, Cheikh Edebali, beau-père d’Osman Gazi.

Le Bektaşi et son fondateur suscitèrent un grand mouvement d’intérêt tant en Turquie qu’à l’étranger car l’un et l’autre sont étroitement liés à l’histoire politique et culturelle du pays. Malheureusement nous connaissons mal la vie de Hacı Bektaş. Il vécut probablement de 606 à 669 de l’Hégire (1248-1270). Les dates de 646 à 738 ont été également avancées, mais un chercheur contemporain Gölpinarli, a pu confirmer les premières dates en se fondant sur des manuscrits dignes de foi. Le livre intitulé Velayetnâme ou Menakibnâme Hacı Bektaş-i Horasanî raconte l’histoire de sa vie. Il n’est pourtant guère possible de faire totalement confiance à cet ouvrage, car il contient des événements insolites, des miracles et d’autres récits de ce genre qui ne sont guère compatibles avec les données historiques. Il a probalement été écrit de nombreuses années après la mort de Hacı Bektaş et son auteur avait rassemblé des traditions orales plutôt que des documents précis; or, à cette époque la secte subit des changements profonds et perdit ses qualités premières du fait de pressions extérieures.

D’après ce livre, Hacı Bektaş serait un hünkar (gentilhomme) dont la mère s’appelait Hatem Hatun et le père Ibrahim-î-Sanî, un descendant du prophète Ali, dans la cité de Nishapur du Khorassan. Il aurait été élevé par un étudiant en théosophie Lokman-i Perende et, associé au grand Cheikh turc Ahmet Yesevî, il serait allé en Anatolie sur son ordre. Ces événements paraissent inacceptables puisqu’Ahmet Yesevî mourut en 562 (1167).

Des sources différentes font de Hacı Bektaş un cheik Turc du Khorassan qui voyageait beaucoup et avait une sérieuse culture religieuse et théosophique (note du web maser : le terme « théosophique » içi n’a rien à voir avec le mouvement théosophique de Blavatsky, mais signifie connaissance divine. dans ce contexte, il se réfère à une connaissance mystique ésotérique) . Après son pèlerinage, il revint en Anatolie avec son frère Menteş et il vécut à Kayseri, Kırşehir et Sivas. A la mort de son frère, tué au cours d’une bataille, il rejoignit pendant quelque temps un cheik Babaî, Baba İlyas, lui aussi, originaire du Khorassan. Hacı Bektaş s’établit ensuite à Suluca Karahöyük, hameau composé de sept maisons seulement et situé à 40 kms au Sud-Est de Kırşehir (actuellement Hacı Bektaş dans la province de Nevşehir).

C’était une coutume d’origine religieuse et sociale extrêmement répandue que de construire des habitations au bord des routes, d’entourer ces habitations d’installations durables et productives afin d’assurer aux voyageurs sécurité, repos et confort. Karahöyük, situé à une distance raisonnable de Kırşehir sur une route qui avait toujours été très fréquentée, paraît avoir été construit pour obéir à cette coutume.

Là, Hacı Bektaş s’entoura de plusieurs « Derviches » et les envoya dans différents pays. D’après le Menakıbnâme il aurait été associé avec Akçakoca, Sarı Saltık, Karaca Ahmed, Tapdık Emre, Yunus Emre, Ahi Evren, Seyyid Mahmud-i Hayranî, le jeune Osman Gazi lui-même, Alaeddin Kaikobad, etc… Mais à l’heure actuelle, il n’est pas possible de confirmer ces associations.

Hacı Bektaş mourut en 669 (1270) à Suluca Karahöyük. Des documents ont permis de confirmer cette date. Aujourd’hui plusieurs charmantes constructions de style et d’époques divers entourent sa tombe. Chaque année, entre le 16 et le 18 août, des services funèbres du souvenir ont lieu devant des foules de visiteurs accourus dans cette localité appelée également « Pirevi ».

Hacı Bektaş a écrit quelques ouvrages connus sur la tasavvuf (théosophie). Le plus important et le plus réputé est le Makalât. La confusion et l’insuffisance des sources historiques sont à l’origine de la diversité des opinions qui concernent Hacı Bektaş. Mais le Makalât nous présente des informations de valeur sur ses théories et nous révèle un théosophe accompli, simple et extrêmement sincère. Cet ouvrage comprend huit chapitres:

Les quatre sortes de Musulmans; leurs caractères et leurs manières de prier.
Les autorités Şeriat, c’est-à-dire, la Loi religieuse
Les autorités de l’ordre, c’est-à-dire, la Loi de la communauté
Les autorités Marifet, c’est-à-dire, la Loi mystique
Les autorités de la Vérité, c’est-à-dire la réalité de Dieu
La nature et la connaissance de Dieu par le coeur de l’homme
Le diable et les mauvaises habitudes qui lui viennent en aide
La création de l’homme et sa valeur.
Hacı Bektaş divise les Musulmans en quatre catégories:

Les Abid ou Dévots, maîtres en Loi religieuse
Les Zahid ou Ascètes, maîtres de l’Ordre
Les Arif ou Gnostiques, maîtres de la Connaissance de Dieu
Les Muhib ou Amants, Maîtres de la Vérité.
Hacı Bektaş définit ces quatre catégories de la façon suivante:

Le Şeriat:

Le Şeriat est un « seuil » magnifique qui sépare le propre du sale et qui juge toute chose « juste ou rnauvaise ». Il faut se préparer au jugement; il faut mettre en pratique tout ce que Dieu a dit dans le Coran et éviter ce qu’il a recommandé d’éviter. Mais si la connaissance de Dieu s’arrête au « seuil Şeriat », elle ne peut exalter personne.

Le Tarikat:

Ce sont les « derviches » qui prient nuit et jour en prononçant le nom de Dieu. Ils sont prêts pour le jugement mais l’âme doit éviter de se conduire sèchement et sans l’esprit. Si l’adoration n’est pas tout particulièrement animée par l’esprit et si elle est au contraire gonflée d’orgueil, l’homme ne pourra s’élever.

Le Marifet:

ceux qui ont la connaissance de Dieu sont comme l’eau, qui est propre et rend propre les autres choses. Ils sont aimés de Dieu parce que, même s’ils ne savent pas discerner entre les intérêts du monde et ceux du ciel, ils respectent fidèlement la Loi.

La Hakikat:

Ce sont ceux qui recherchent la Vérité et sont dans la catégorie la plus élevée. Ils pratiquent la modestie, la résignation et la soumission. Ils se sont effacés devant Dieu, faisant abstraction de leur propre personne. Ils ont atteint le niveau de la contemplation ininterrompue et de la prière. Ce sont des saints qui aiment Dieu.

Ainsi ces quatre seuils consécutifs sont indispensables pour atteindre le niveau suprême. Chaque seuil a dix degrés. Cela fait quarante degrés. Personne ne peut atteindre Dieu sans gravir consciencieusement chacun de ces degrés. Et si un croyant prie sans foi véritable, s’il n’est pas honnête dans sa charité, ou s’il change d’opinion en rentrant de son pèlerinage, ou s’il ne croit pas en Mahomet ou en l’un de ses maîtres, tout est vain.

Le diabolique et l’angélique sont sans cesse en lutte dans notre coeur. Le « souverain » de l’un des partis est la sagesse, son arme principale est la foi et ses officiers sont la connaissance, la charité, la pudeur, la patience, l’absence de péché, la crainte de Dieu, le sens moral, etc. Chacune de ces vertus a des centaines de milliers de soldats sous ses ordres. Il est impossible de gagner les petites batailles sans avoir une connaissance approfondie de soi-même, de ses bons et de ses mauvais côtés. C’est pourquoi Hacı Bektaş recommande de se considérer avec ses propres yeux. Il insiste sur le fait que celui qui ne se connaît pas ne peut pas connaître Dieu parce que Dieu est plus proche de l’homme que son propre corps lui-même. Ce sujet lui tient à coeur et un chapitre de son livre est consacré à l’analyse du corps de l’homme et fait état des ressemblances entre notre corps et l’univers et il conclut que l’homme est « un petit univers ».

L’exhibitionnisme, l’hypocrisie et les contradictions dans le mode de vie sont les défauts qui troublaient le plus Hacı Bektaş. « Pauvres malheureux! » s’écriait-il, « pour vous la Foi n’a plus de sens. Vous dites: « Je crois en Dieu » mais vous ne suivez pas ses commandements. Vous dites: « Je crois aux anges » niais vous commettez des péchés dès que vous êtes seuls, hors de la vue de vos semblables sans réaliser qu’il y a 360 anges dans votre propre corps! Vous dites: « Je crois au Livre, au Coran » mais dans votre coeur et dans vos actes il y a toute espèce de péchés. Quel est le livre qui vous dicte cette ligne de conduite ? Même ceux que Dieu a choisis, sont un jour affamés, un jour rassasiés ils sont nuit et jour en prière, et ils ne sont pas sûrs d’éviter tous les pièges du monde. Ils craignent sans cesse le Jugement dernier. Croyez-vous pouvoir éviter la confrontation avec vos mauvaises actions? »

Il écrit encore.  » Votre propreté extérieure ne vous aidera en rien si le mal est dans votre coeur. De même, si une cruche est sale au-dedans et que vous la fermiez soigneusement avec son couvercle, vous pouvez la laver à l’extérieur mille fois par jour pendant dix ans, elle sera toujours sale à l’intérieur. Il est navrant de voir coexister en vous, l’arrogance, la jalousie, l’avarice, la colère, tandis que vous riez et vous conduisez comme des clowns. Comment l’eau peut-elle vous nettoyer si la saleté est au-dedans de vous? Si un seul de ces défauts est présent, toute prière est vaine. Et si les huit péchés coexistent en une seule personne, alors quel sera son châtiment? »

Hacı Bektaş accorde une grande importance aux prières faites avec un véritable amour de Dieu et le besoin de sa Présence. C’est pourquoi il considère les Muhibs ou Amants comme les meilleurs des Musulmans. Dans la cité de Nishapur du Khorassan où il était né et avait été élevé, le Melâmilik était réputé car il recommandait l’amour de Dieu et l’harmonie de la vie nécessaire pour atteindre Dieu et il enjoignait d’éviter le mensonge, l’exhibitionnisme et l’hypocrisie. Le paragraphe poétique suivant, nous révèle les pensées de Hacı Bektaş sur l’amour de Dieu. « Chaque fois qu’un homme appelle Dieu – « Ya Rabbi » -, Dieu répond – « lebbeyk » – en d’autres termes, il l’accueille. De cette invocation et de la réponse de Dieu jaillit la lumière. Aux rayons de cette lumière des centaines de milliers de fleurs poussent au septième niveau céleste; le sixième est illuminé par la clarté de ces fleurs, le cinquième est rempli du parfum de l’ambre, le quatrième par celui d’Abir; le troisième par celui de Rayan; le second par celui de Misk,- le premier par celui des roses. Au septième niveau céleste les anges cueillent les fleurs pour en orner le huitième. Lorsqu’une créature aimée de Dieu doit quitter cette vie, les anges lui font respirer le parfum de ces fleurs et ils prennent sa vie tandis qu’elle jouit de ce parfum. Elle ne connaît pas les craintes et les souffrances du trépas. On dit que les dames d’Egypte, quand elles se trouvent en face de la beauté du Prophète Yusuf, se coupent les mains par inadvertance en cueillant les pommes ».

Hacı Bektaş ressentait un amour infini pour l’humanité et pratiquait une grande tolérance. Pour lui tout adulte devait « se conduire avec modestie au cours de sa vie sur la terre, respecter les 72 nations, et ne pas se montrer critique envers les autres.Il devait traiter avec bonté toutes les créatures, les hommes et les animaux et ne pas eur faire de mal ».

Quelques érudits contemporains voyaient en lui le Batinî; pourtant les pensées que nous venons de résumer ne s’accordent pas avec cet état. La déclaration d’Eflaki, affirmant que Hacı Bektaş n’obéissait pas à la règle Şeriat, qu’il ne s’adonnait pas à la prière, bien qu’il eut la connaissance extérieure et intérieure, est sans fondement et les pensées claires et bien définies que nous venons de citer le prouvent bien. On a pu dire qu’il manifestait un certain goût pour la doctrine Şia-i Isnâaşeri et qu’il était favorable à la secte des douze Imans (Ikrar, Tevella et Tebarrâ). Cette supposition est également erronée.

Hacı Bektaş a écrit ses ouvrages et les articles relatifs à certains événements, même lorsqu’il s’adressait à des Turcs, en arabe, langue à la mode dans les classes cultivées de cette époque, et il manifestait par là un sentiment conservateur.

Hacı Bektaş et le « Bektaşi » étaient également en relation avec la communauté du « Fütüvvet » qui groupait des hommes remarquables par leur courage, leur charité, leur esprit de sacrifice et leur abstinence, la maîtrise de soi, la réserve, l’indulgence et d’autres vertus. Précédemment, en Iran, en Irak, en Syrie et en Egypte, une congrégation fondée sur ces mêmes bases était bien établie et elle s’est confondue avec l’idéologie Tasavvuf (théosophie mystique). Nous trouvons des traces de ces communautés mystiques en Anatolie au cours des XIIIe et XIVe siècles.Ce sont elles qui auraient veillé sur le fameux pèlerin, Ibn Batouta.

Ce dernier fait mention de saints Ahi qui portaient des vêtements spéciaux et étaient commandés par le cheik Ahi. Ces gens étaient très accueillants pour les voyageurs et les étrangers; ils assuraient la tranquillité de leurs déplacements avec leurs propres fusils, se voulaient les ennemis ardents des bandits et, en même temps, maintenaient des rapports étroits avec les commerçants et les artisans. Ainsi donc les premiers « Bektaşi » étaient apparentés aux « Ahi ». En réalité l’ordre « Melamet » du Khorassan auquel Hacı Bektaş appartenait, était allié au « Fütüvvet » dès son origine, et de nombreux disciples du Tasavvuf obéissaient aux règles des deux congrégations.

Le « Velayetnâme » rapporte qu’Ahi Evren, patron des commerçants et des artisans anatoliens et Hacı Bektaş étaient amis intimes. Ahi Evren écrit lui-même: « Celui dont je suis le Cheikh, a aussi pour Cheikh Hacı Bektaş ».

En fait, la plupart des premiers disciples de Hacı Bektaş étaient également disciples des « Ahi » et suivirent la migration turque vers l’Anatolie occidentale, participant ainsi à la conquête ottomane. Ils s’arrêtèrent dans les Balkans et apportèrent jusque dans cette région la culture turque.

Tous les détails de la cérémonie d’initiation au « Bektaşi » (le baisement de la selle, le port de la ceinture, la boisson bue dans la même coupe, les particularités vestimentaires et les prières récitées au cours de cette cérémonie) sont empruntés aux « Ahi ».

Les rumeurs selon lesquelles Hacı Bektaş aurait prêché chez les Yeniçeris (les Janissaires), communauté si fière de ses uniformes, semblent résulter du fait que les fondateurs de l’ordre des Yeniçeris, Kara Rüstem, Seyyid Ali Sultan, Gazi Evrenos, Abdal Musa, entretenaient des relations étroites avec les Ahi et avec Hacı Bektaş. En réalité Hacı Bektaş mourut avant la fondation du  » Yeniçeri » et même avant celle des principautés ottomanes. Les Janissaires avaient seulement considéré notre saint homme comme un parrainage idéal pour leur communauté.

Quelques-uns des chefs de l’Empire Ottoman (les Padişah) et des commandants des Combattants Roumeli (d’Europe), baptisés « Vétérans en chef, » avaient élevé des bâtiments, fondé des banques et creusé des fontaines dans le monastère d’Hacı Bektaş. Un groupe de 94 Janissaires étaient surnommés les « fils de Hacı Bektaş » et ils avaient toujours avec eux un représentant du Bektaşi. Lors des cérémonies de relève des Anciens Bektaşi, il était usuel de couronner le chef des Janissaires du symbole de l’Ordre. Les deux congrégations, du fait de leurs relations étroites subirent le même sort. Lorsque Mahmut Il extermina les Janissaires, il supprima aussi la secte Bektaşi.

Hacı Bektaş fut le contemporain de Mevlâna Celaleddin-i Rumî appelé aussi « Molla Hünkar » (1207-1273) que l’on trouve associé à la secte Melami du khorassan. On note plus d’un point commun entre les doctrines de ces deux maîtres à penser. Tous deux avaient le sens de la tolérance et de l’humain. Mais Mevlâna s’exprimait en persan et s’adressait surtout aux intellectuels alors que Hacı Bektaş prêchait surtout aux paysans et aux Anciens. La pensée de Mevlâna se répandit sur toute la Cappadoce et atteignit la ville de Kırşehir où deux de ses disciples, Cheikh Süleyman-i Türkmenî et Muhammed-i Aksarayî, fondèrent des couvents de derviches. L’Emir Nureddin, gouverneur de Kırşehir qui fit construire une mosquée et une école en 672 (1273), était également de ses disciples. Eflaki (mort en 1360) raconte que Hacı Bektaş avait envoyé l’un de ses Califes, Cheikh İşak avec quelques-uns de ses derviches, rendre visite à Mevlâna à Konya.

L’anecdote qui suit illustre bien les différences de caractère des deux théosophes,dont l’un était un homme équilibré, adversaire de toute parade, éducateur simple et plein de dignité, tandis que l’autre était avant tout un poète toujours transporté d’amour et en état d’extase et de frénésie. Hacı Bektaş, assis parmi les siens, dit à Mevlâna: « Pourquoi te conduis-tu de cette manière? Que cherches-tu? Pourquoi toute cette agitation ? Si tu as trouvé ce que tu cherchais, tu as atteint ton but. Dans ce cas pourquoi ne te reposes-tu pas dans le silence? Si tu ne l’as pas trouvé, ne considères-tu pas qu’il est sot de troubler l’ordre public en faisant tout ce tapage et en montrant à tout le monde l’état dans lequel tu te trouves? » Hacı Bektaş, conséquent avec lui-même exprimait sa désapprobation mais Mevlâna comptant sur la largeur de vues et l’esprit de compréhension de son interlocuteur lui fit réponse sous forme d’un poème: « Si tu n’as pas d’amour, pourquoi n’en cherches-tu pas? Si tu as conquis ton amour, pourquoi n’en jouirais-tu pas? » Et paresseusement assis il ajouta doucement: « comme tes paroles sont étonnantes! En réalité, je ne connais que toi pour refuser de te laisser entraîner dans cette situation étrange et pourtant délicieuse. »

Les relations entre le « Bektaşi » et le « Mevlevi » continuèrent après la mort des deux Maîtres. Au XVe siècle Divane Mehmet Çelebi se rendit à Konya accompagné de disciples d’Hacı Bektaş. Le Velayetnâme, écrit au XVe siècle, nous présente de nombreuses marques d’estime pour Mevlâna.

Les poèmes de Yunus Emre (mort en 1320), l’un des plus grands poètes de la littérature turque, expriment les mêmes pensées que Hacı Bektaş. Il parle également des « quarante degrés » et des « quatre seuils », de la prière continuelle et de la contemplation de Dieu, il recommande le respect des 72 nations, le combat perpétuel entre les aspirations sataniques intérieures et les forces divines; il parle « des chefs et des soldats des deux fronts intérieurs, des bonnes et des mauvaises habitudes ». Bien que l’on admette de nos jours que ces mots auraient été ajoutés par Yunus Divani à une date plus tardive, puisque d’autres adjonctions ont été également admises dans le El Risaletül-Nushiyye, on ne peut nier les rapports étroits, directs ou indirects entre Hacı Bektaş et Yunus Emre.

Saïd Emre, l’un des poètes du XIVe siècle, cite respectueusement Hacı Bektaş et utilise sa doctrine et ses termes mêmes. Les disciples de Hacı Bektaş auraient donc écrit des poèmes qui répondaient au goût national et ils ont joué un rôle non négligeable dans le développement de la langue et de la littérature turques de cette période ancienne.

La doctrine Bektaşi, grâce en particulier aux Janissaires, se répandit rapidement dans les contrées conquises. L’idéologie Mevlevi au contraire, par suite d’un manque de doctrine, de littérature, d’autorité centrale, d’homogénéité dans les croyances,connut de nombreuses déviations.

L’ordre Bektaşi, au cours des années, admit dans son sein d’autres « sectes hérétiques » qui subissaient des persécutions, il eut des contacts avec d’autres religions et d’autres cultures, il subit les influences des soldats convertis et la propagande chiite partie d’Iran au XVIe siècle. Toutes ces circonstances transformeront le Bektaşi en une association mélangée et cosmopolite qui satisfaisait les gens les plus divers depuis le légaliste le plus pur jusqu’à l’athée. Les recherches actuelles mettent l’accent sur cet aspect particulier et soulignent la grande différence qui existe entre les disciples fervents, créateurs, purs et efficaces (les derviches) de la première période et leurs successeurs qui méconnurent leur véritable rôle et sedétournèrent des premières résolutions et des premiers idéaux.

En conclusion, il nous est permis d’affirmer que Hacı Bektaş, en tant que moraliste et chef religieux, est l’un des plus grands parmi ceux qui ouvrirent la voie à l’Empire Ottoman. Alors que Mevlâna écrit pour les intellectuels et influence les artistes, Hacı Bektaş est le chef spirituel des soldats et des héros, il stimule leur imagination et leurs émotions. Sa réputation s’étendit à travers les pays et les continents. Si l’on en croit Yunus, il se donna au peuple servant directement sa cause en tant qu’éducateur tandis qu’il servait indirectement la langue et la littérature turques. Il continua des siècles durant à vivre dans le coeur de milliers de gens.

Source:

Arts de Cappadocia

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